Jeux en duplicate en entreprise : quand le hasard ne peut plus servir d'excuse
Découvrez le concept du "duplicate" appliqué aux jeux d'entreprise. Une méthode pour écarter le hasard et évaluer les compétences réelles de chacun, en assurant que tous les participants font face aux mêmes défis.
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"C'est vraiment trop injuste ! » Caliméro le disait, et c'est une ritournelle que l'on entend à la fin de presque chaque partie. Les cartes étaient mauvaises, le dé s'est acharné, on jouait en dernier, le voisin a eu toutes les bonnes tuiles. Remettre en question sa stratégie ? On verra plus tard.
Les psychologues ont un nom pour ce réflexe : le biais d'autocomplaisance. On s'attribue les victoires et on confie les défaites aux circonstances, et pas seulement dans les jeux !
Eh bien, imaginez que tout le monde joue en même temps, avec exactement les mêmes éléments, tour après tour, les mêmes événements pour tous. Le hasard est toujours là, mais il frappe chacun de la même façon. Ceux qui ont mieux fait ont décidé autrement, et il devient difficile de plaider les circonstances.
Les joueurs appellent ça le duplicate. L'idée a plus d'un siècle.
Aux origines du duplicate : le bridge et ses donnes voyageuses
Tout commence au XIXe siècle avec le whist, l'ancêtre du bridge. Les joueurs sérieux s'agacent de voir une soirée entière se décider sur la distribution des cartes : celui qui reçoit les bonnes mains gagne, et son talent n'y est pas pour grand-chose.
La parade est ingénieuse. On conserve chaque donne dans un étui, et on la fait passer d'une table à l'autre. Tous les joueurs affrontent alors les mêmes mains, et le classement mesure ce que chacun en a tiré. Le bridge de compétition fonctionne toujours ainsi.
Scrabble duplicate : quand le tirage injuste devient le même pour tous
Sept voyelles sur le chevalet. Ou pire, un W, un K et un Y sans la moindre voyelle pour les accompagner. Tous les joueurs de Scrabble ont connu ce moment où la partie semble se jouer sans eux, pendant que l'adversaire aligne tranquillement ses mots à cent points.
Le Scrabble duplicate règle la question d'une façon radicale. Chaque joueur a son propre plateau, mais un arbitre tire les lettres pour tout le monde et les annonce à voix haute. Chacun dispose de quelques minutes pour trouver son meilleur coup. Puis l'arbitre révèle le coup qui rapportait le plus de points, et tous le posent sur leur plateau avant le tirage suivant.
La règle va même plus loin. Un tirage qui ne contient pas assez de voyelles ou de consonnes est rejeté et remis dans le sac. Les mauvais tirages cessent d'être une malchance personnelle pour devenir un défi commun. Et quand le meilleur coup s'affiche, chaque joueur mesure immédiatement l'écart entre ce qu'il a trouvé et ce qui était possible.
Le petit bac : le duplicate que tout le monde connaît
Pas besoin d'arbitre ni de plateau pour jouer en duplicate. Une lettre, des catégories, un stylo : on y a joué en classe, en voiture, sur un coin de nappe. La lettre est la même pour tous, les catégories aussi. Un Z pour toute la table, c'est cruel, mais c'est équitable.
Le petit bac ajoute une nuance que le Scrabble n'a pas. Il n'existe pas de meilleure réponse unique, et dans beaucoup de règles maison, un mot trouvé par un seul joueur rapporte davantage qu'un mot trouvé par tous. Même contrainte, réponses différentes : c'est la variété qui fait le sel de la partie, et elle en dit long sur la façon dont chacun pense.
J'imagine que vous comprenez que vous avez tous déjà joué en mode "duplicate". L'exemple suivant devrait également vous parler.
Blind test en team building : le duplicate sous la pression du temps réel
Dans un blind test, les premières notes tombent, le compte à rebours commence. L'extrait ne dure que quelques secondes, et il faut écrire sa réponse avant qu'il ne soit trop tard. Tout le monde entend le même morceau au même moment, avec la même urgence.
La pression est réelle, l'adrénaline aussi, mais elle pèse sur tous les joueurs de la même façon. Une précision tout de même : joué au buzzer, le blind test cesse d'être un duplicate (au sens strict du teme), puisqu'un seul joueur répond pendant que les autres regardent.
Ces jeux où l'on doit réagir à la même information sous contrainte (notamment de temps) sont très intéressants à débriefer en entreprise. En effet, décider vite, sous contrainte, avec les mêmes informations que ses voisins : ça se produit régulièrement souvent dans des contextes professionnels.
Paper Airplane Factory : le duplicate s'invite dans les ateliers agiles
Les formateurs en agilité ont bien compris l'intérêt de cette compétition dans les mêmes conditions. Personnellement, j'aime utiliser le jeu des "avions en papier". Dans cet atelier ludique plusieurs équipes reçoivent des feuilles de papier, des critères de qualité et le même temps pour fabriquer des avions en papier. À la fin, on compte ceux qui volent. Avec des moyens identiques, l'équipe qui produit deux fois plus que sa voisine doit l'essentiel de sa performance à son organisation.
Surtout, on compare chaque équipe, non plus à ses voisines, mais à elle-même. Après chaque itération, on s'arrête, on analyse, on modifie la façon de travailler, puis on rejoue. La tâche reste la même, seul le processus change, et l'écart entre deux manches mesure l'effet d'une décision d'organisation. Ce jeu est très utile pour vivre de manière accélérée des "sprints" ou des itérations et comprendre la valeur des rétrospectives. Je créerai prochainement la fiche du jeu dans le catalogue !
Ce que tous ces jeux en duplicate changent au moment du débrief
J'ai joué et animé beaucoup de parties de petit bac, de blind tests, de "toutes des vignes" ou de 'Welcome To your perfect home". Au moment de compter les points, personne ne parle de malchance. On entend plutôt « J'ai fait de mauvais choix au début » ou « Au cinquième tour, je n'aurais jamais dû faire ça ». Sans que personne ne le leur demande, les joueurs désignent le moment précis où la partie leur a échappé.
Le duplicate fait ainsi une partie du travail avant même que le débrief commence. Puisque tout le monde avait la même donne, chacun dispose d'un point de comparaison, et les écarts entre joueurs deviennent la matière de la discussion.
Rejouer la même partie : le super-pouvoir oublié du duplicate
Il reste une possibilité que presque personne n'exploite. Puisque la donne est fixée, on peut la conserver : l'ordre des cartes de Welcome To, la liste des tirages du Scrabble, la suite des lettres du petit bac. Et rejouer exactement la même partie, dix minutes plus tard ou la semaine suivante.
Au travail, un projet raté ne se rejoue jamais. On en tire des leçons, on promet de faire mieux, et on ne saura jamais si on aurait vraiment fait mieux. Ici, on peut le vérifier. Rejouer, et debriefer les différences est tout aussi riche en enseignement que lors de la première session.
Cet article est déjà bien long, et en l'écrivant, j'ai beaucoup d'idées à exploiter pour étoffer. Ainsi, je prévois d'écrire 3 - 4 articles supplémentaires où je vais creuser certains aspects et aussi vous proposer des selections de jeux. Notamment, une selection de jeux à jouer en duplicate parfaits pour les moments ludiques de fin d'année.
